Alors je tombe. Une tombée de plume, lente et irréelle, comme soufflée par en dessous, pas de ligne droite, une trajectoire courbe entre le tourbillonnant et
l’hésitant, une sensation de sur place en mouvement. La première fois c’était passé si vite, le poids sans doute, je n’ai plus le même corps ça doit jouer. Je suis léger, tout est ralenti, tout
est doux et pourtant je tombe. Comment avais-je atterri ? Sans douleur oui, il n’y avait pas eu le moindre choc. Je suis rassuré, il ne peut rien m’arriver, je n’ai qu’à me laisser chuter sans
crainte, je ne vais pas m’écraser, l’attraction terrestre agit différemment ici, je serais amorti, c’est sans danger. Sereinement je me laisse attirer vers le sol. C’est long. Quelles pensées
défiler ? Ma vie ? Non, ma vie ne se rembobine pas, sans promesse de mort, les images ne se projettent pas, j’aurais aimé. J’aurais aimé revoir certaines choses, les choses oubliées, lire dans le
marc de mémoire, décrypter une trace et la reconstituer en souvenir. Ce qui me revient est naturel, se sont des traces imprimées récentes, la part d’enfance ne ressurgira pas, tout ce qui manque
est perdu, je ne remettrais pas la main dessus aujourd’hui.
Je tombe. Je suis nu. C’est curieux cette nudité dans le vide. Je suis parti la tête la première et je me retrouve les fesses en bas les bras et les jambes écartés. Régulièrement incommodé par la
vision de mon sexe qui flotte en l’air, je le cale entre mes jambes, mais je ne parvient pas à les garder longtemps serrés. Avant mon ventre cachait cette vision, debout ou couché, mon ventre
était là pour m’épargner l’impudique mais je ne vais pas invoquer la nostalgie des graisses, se serait idiot. Idiot je m’inquiète avec du superflu. Imaginons un instant qu’un désir me chatouille,
imaginons une érection dans ce paysage en pente. Hahaha, je pourrais inverser mon corps et plonger la bite en avant, le corps courbé en arrière, quelle splendide virilité ! Telle une flèche de
chair, je serais dans un trou géant en train de pénétrer à l’infini. Oui, mais si petit que l’espace ne me sentirais pas. Je n’ai pas la vanité de pouvoir chuchoter un orgasme au vide que je
traverse. Puis la position serait trop inconfortable pour se maintenir d’érotisme. Les parois sont tellement lointaines que j’aurais du mal à les caresser ne serait-ce que du bout des doigts et
sans tendresse, à quoi bon désirer. Déjà que je vais atterrir dans le plus simple appareil, autant éviter de m’embarrasser plus. Surtout si le hasard me fait arriver aux pieds de Prudence.
J’aurais l’air malin en tension sexuelle.
Je tombe, oui. Je ne distingue pas les bords, je suis au néant, ça pourrait être une grotte, un long boyau minéral, mais ça ressemble à un trou noir, une fraction d’air, le centre d’un cyclone,
c’est impalpable. Tout est hors de portée, distant et invisible. Ridicule, j’essaie de me mouvoir en esquissant une brasse disgracieuse. J’avance, je nage, c’est certain, mais l’horizon est
insaisissable. C’est curieux, je ne suis pas dans l’obscurité, tout à l’air sombre, mais je peux voir mes bouts de moi parfaitement, seulement au delà de mon corps, tout est brouillé. Pas
vraiment la brume, rien de flou, juste l’impossibilité de mettre un regard en forme. Si ça se trouve, il y a des milliers de personnes autour de moi, en train de chuter à l’identique, si ça se
trouve on est des milliers de solitudes en train de flotter vers l’inconnu. Suis-je la seule solitude motivée par l’espoir ? Combien sommes-nous à sombrer pour une espérance amoureuse ? Parmi
tous mes voisins de dégringolades combien sont-ils ceux qui sont sur un chemin chimérique ? Il y a certainement des solitudes qui tombent pour tomber, qui tombent pour rien, pour l’oubli, pour la
fuite. Des solitudes doivent probablement espérer la mort et s’inquiéter que leurs souvenirs ne défilent pas, des solitudes condamnées à vivre. Moi, je tombe pour un baiser qui n’a pas eu lieu,
est-ce raisonnable ? Est-ce raisonnable de courir pour rattraper des lèvres qui ne m’ont pas embrassés quand des milliers de personnes autour de moi sont en train de tomber pour des raisons plus
nobles ou plus douloureuses ?
Cette parenthèse sur la plage, c’est peut-être tout ce qu’elle avait à m’offrir. Peut-être j’aurais du me contenter de cet éphémère, la beauté simple d’un moment vrai. En me lançant dément à sa
poursuite je vais peut-être gâcher tout ça. J’aurais du l’attendre. La laisser venir à moi. Oui, c’est ça qu’elle m’a dit sur la scène, son prénom… Prudence ! Prudence, elle n’est pas prête et
moi je fonce sur elle pour l’assaillir d’amour. Je fais fausse route, je vais la perdre en la réclamant. Cette insistance sentimentale est de trop. Laissez-moi remonter ! Il faut faire
machine arrière. Inversez le trou noir ! Aspirez-moi en arrière ! Un seau ! Il doit bien y avoir un seau qui tire de l’eau de ce puis sans fond, laissez-moi remonter avec l’eau !
(à suivre…)
B+
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