Je vais vous parler d'une fille, chapitre 10.

Publié le par B+

Je ne sais pas quel fol espoir m'a agité soudain, mais je me suis surpris à tenter de nager vers le haut ! Dos au vide, mes bras brassaient vers le couvercle de ma chute. Dans une nage d'une esthétique et d'une efficacité douteuse, je m'appliquais, je luttais contre l'attraction avec détermination, rien ne pouvait mettre fin à mon désir de remonter. Rien.

 

- Coupez !!! 

 

A l'instant où ce cri a retentit, une rampe de lumière m'a giclée à la gueule tandis que mon cul s'est ramassé sur une dalle en béton.

 

- Qu'est-ce que c'était que ça ? 

 

En relevant la tête j'ai vu une silhouette s'avancer vers moi et monter de colère au fur et à mesure que j'en distinguais les traits.

 

- A quel moment j'ai demandé à ce crétin d'exécuter la danse des canards ? ! Scriiiiiiiiipt ! 

 

Derrière lui un tas de personnes agglutinées ont rétrécit jusqu'à l'invisibilité.

 

- Script bordel ! 

 

Une jeune fille a accouru vers lui paniqué en tournant frénétiquement les pages d'un gros cahier. Il lui a arraché des mains et me l'a plaqué contre le nez.

 

- Lisez ce qu'il y a écrit là ! A haute et intelligible voix ! 

 

J'ai lu à haute et intelligible voix : « Il tombe lentement. Il tombe pendant des heures. Il tombe pendant des années. Il tombe pendant des siècles. Il tombe pendant une éternité. Plus il tombe, plus il abandonne la lutte, plus ses gestes se font lents, il arrête de bouger, plus rien ne bouge, aucun poil de son corps ne bouge, alors il se fige d'abandon. Désormais, il n'est plus qu'une pierre immobile qui tombe dans un gouffre sans fin... »

 

Il m'a arraché le cahier des mains violemment.

 

- Alors ? Qu'est-ce que vous n'avez pas compris dans le script ?  Hein ! Bordel c'est pas compliqué, tout ce que vous avez à faire c'est de ne pas bouger, c'est simple non ? 

- Heu... oui...

 

J'ai répondu bêtement. Je ne sais pas si je l'ai convaincu mais il est reparti en hurlant :

 

- Jean Mi ! Tu me remontes cet idiot avec la grue et tu le re balances ! Allez bouge toi, on a pas que ça à foutre ! 

 

Dix minutes plus tard, suspendu à un crochet, mon rêve de remontée se réalisait. Harnaché comme un sac de choses un câble me tirait vers la surface. Pendant le voyage, j'ai pu admirer les artifices : un grand échafaudage circulaire avec des pendrillons noirs constituait les parois invisibles et une grande douche de lumière au plafond, l'ouverture de la chute. Tout était faux. Il n'y avait pas vraiment de sortie par en haut, j'étais coincé, j'allais simplement sauter d'un échafaudage jusqu'à ce que la prise soit bonne. La question étant : combien de temps comptaient-t-ils filmer l'éternité ? Mais au moment ou mon ascension prit fin, une sonnerie assourdissante m'a sursautée sur ma corde. D'en haut je ne distinguais rien, mais ça avait déclenché quelque chose. Il y avait de l'agitation, ça courait dans tous les sens, j'entendais des portes claquer, puis la lumière s'est éteinte sur le plateau, puis... Plus rien. J'étais de nouveau seul. De nouveau seul dans le vide. Mais cette fois je ne tombait pas, j'étais juste suspendu au dessus du vide, c'est tellement plus confortable !

 

J'avais beau essayer de me balancer pour atteindre un bord, il n'y avait rien à faire, j'étais coincé. Alors j'ai hurlé, j'ai hurlé après quelqu'un, que quelqu'un me détache, si c'était la pause déjeuner, tant qu'à faire je voulais bien en être ! Si c'était la fin de la journée, je voulais bien qu'elle se finisse pour moi aussi ! Las, j'ai fini par accepter mon rôle et me suis résigné à concourir pour l'oscar du meilleur objet inanimé ! Mais alors que je faisais parfaitement corps avec mon personnage, la voix fourbe de Louis Boguin siffla au dessus de ma tête.

 

- Monsieur Chuchotte, est-ce bien raisonnable ? Tout ces enfantillages ? Il serait tellement plus raisonnable de revenir vous joindre à nous. Tout le monde s'impatiente, pourquoi ne pas simplement donner à votre public ce qu'il désire ?

 

J'ai accepté docilement. Il m'a tendu la main et en une fraction de seconde je me suis retrouvé sur la scène du club 29 devant le piano, au milieu d'une foule qui espérait de moi quelque chose d'obscène. Qui espérait avec insistance. Devant mon hésitation, toute la salle s'est mise à crier : « Chuchotte le piano ! Chuchotte le piano !!! ». J'avais dépassé la panique depuis un moment, j'étais encore dans les vapeur de ma composition mémorable de matière chuté, alors calmement, je me suis assis devant l'instrument. J'ai appuyé sur une touche et toute la salle a hurlé de plaisir.

 

Des heures de concert plus tard, on faisait la queue devant moi pour des autographes. Je signais machinalement en souriant. Je n'avais plus qu'un seul désir, rentrer chez moi, oublier tout ça, oublier Prudence, je voulais dormir, juste dormir. Après avoir fait des centaines de signatures sur des seins, des fesses, des pénis, des joues, des bras, des mains, partout, je me suis dirigé harassé vers la sortie, mais les gorilles nudistes de Louis Boguin m'ont barré le passage.

 

- Les gars, soyez sympa, je voudrai juste rentrer me reposer maintenant.

- Voyons Monsieur Chuchotte !

 

La voix de Louis Boguin, encore la voix sournoise de Louis Boguin !

 

- Monsieur Chuchotte, vous conviendrez qu'il serait imprudent de vous aventurer dehors après ce que vous venez d'accomplir.

- Je conviens que j'ai sommeil Monsieur Boguin, c'est tout, laissez-moi rentrer chez moi.

- Mais Monsieur Chuchotte, vous êtes ici chez vous désormais !

- J'apprécie votre hospitalité, mais il faut vraiment que je rentre.

- Monsieur Chuchotte, nous nous sommes mal compris, désormais vous appartenez au club 29. Vous êtes devenu une de nos principales attractions et vous comprendrez que je vais devoir vous garder près de moi, je ne voudrais pas qu'il vous arrive quelque chose dehors. Vous n'imaginez pas la horde de fan qui guette votre sortie.

- Assez ! Laissez moi partir !

- Tss tss !

 

Les gorilles m'ont empoigné et entraîné dans les sous sol du club jusqu'à une porte blindée au fond d'un long couloir sombre. Ils m'ont maintenu fermement le temps que mon hôte nous rejoigne et ouvre la serrure.

 

- Nous y voilà Monsieur Chuchotte, vous verrez, vous serez bien. Nous viendrons vous chercher la semaine prochaine pour une nouvelle représentation et ne vous inquiétez pas, d'ici là, nous aurons fait ré accorder le piano !

 

J'étais enfermé dans un immense entrepôt, un bric-à-brac de décors et d'accessoires usés, mais je n'étais pas seul. Il y avait des centaines de personnes installés comme des clochards dans les débris de carton pâtes. Certains agglutinés autour d'un braséro se chauffaient les paumes, d'autres autour d'une table jouaient aux cartes, il y en avait qui erraient sans but, d'autres étaient avachis mi dormant mi agonisant sur des tas de cartons, d'autres vidaient des litres de vins, mais la plupart avaient cessé toute activité et me regardaient sans expression. Un homme s'avança spontanément vers moi pour me questionner.

 

- Bonsoir, de quelle annexe dépendez vous ?

- Pardon ?

- Vous êtes artiste ou technicien ?

- Heu... ?

- Vous êtes quoi ? Musicien ? Jongleur ? Clown ? Peintre ? Comédien ? Éclairagiste ? Régisseur ? Costumier ? C'est quoi votre métier ?

- Heu... Je suis au chômage.

 

Toute l'assemblée éclatât d'un rire gras !

 

- Bien sur que vous êtes au chômage mon ami, tous les intermittents du spectacle sont au chômage !

 

(à suivre...)

 

 

B+

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M
<br /> Bon ben c'est clair que ça se voit que tu as du temps soudain !!!!!<br /> Mais c'est pour mieux te lire mon enfant ...<br /> Baisers<br /> <br /> <br />
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