Un truc à finir.

Publié le par B+

J’avais ce truc à finir pour demain, deux semaines que j’aurais eu le temps de le faire six fois, mais c’est tellement meilleur d’attendre la dernière minute histoire de bien bâcler et de bien se stresser. Naturellement, dans ces moments-là, il y a toujours quelque chose qui nous détourne cinq minutes et au lieu de commencer, on flâne et de détournement en détournement, l’heure file et on n’a toujours pas commencé à penser à sortir le nécessaire pour attaquer le truc à finir pour demain. J’allais m’y mettre, j’allais enfin passer à l’action quand je  me suis rendu compte que je n’avais plus de clopes. Impossible d’imaginer démarrer quoique se soit qui ressemble à du travail sans cigarettes. Alors tant pis, j’ai du encore retarder l’heure d’entamer mon truc à finir pour demain et je suis sorti.

Arrivé au tabac, j’ai commandé un café avec mes cigarettes, un café pour me donner du courage, un café pour prendre une pause, c’est important de s’accorder des pauses dans le boulot. J’allais rentrer, m’en griller une en chemin, mais il s’est mis à pleuvoir. A pleuvoir gras, pas la petite bruine romantique, mais des gouttes comme des sceaux d’eau et je n’avais aucune envie de rentrer chez moi à la nage. Alors j’ai commandé un pastis. A trois pastis la pluie a cessé. J’ai marché lentement en regardant mes pieds pour ne pas glisser et, à suivre de trop près le mouvement de mes pas, je me suis perdu. Perdu quelque part dans les cinq cent mètres qui séparent le tabac de mon domicile, j’avais fait fort. J’étais dans une rue, une rue couleur rue, avec des trottoirs de rue, des immeubles de rue, une rue que la pluie avait rendu déserte, une rue sans commerce, une rue vide de sens, une rue inconnue. J’avais beau chercher un indice, une devanture, une affiche, quelque chose de familier, j’étais complètement désorienté. Alors j’ai marché de numéro en numéro pour trouver une plaque avec un nom, un nom de rue. Au premier croisement j’ai été exaucé, mais la plaque était illisible, pas raturée, pas effacée, non, elle était dans une langue inconnue.

J’ai paniqué, cette excursion tabagique était en train de drôlement me retarder dans mon truc à finir pour demain et il fallait vraiment que je le finisse pour demain mon truc à finir, c’était urgent ! J’ai paniqué et j’ai commencé à courir, sans me soucier des flaques qui auraient pu déraper mes semelles, j’ai couru à perdre haleine, j’ai couru jusqu’au point de côté qui m’a avachi sur un banc. Essoufflé, j’ai craché mes poumons à terre pendant une éternité. Quand j’ai relevé la tête j’ai été soulagé. Je ne savais toujours pas où j’étais,  mais il y avait plein de monde autour, une place publique, avec des hommes et des femmes allant et venant, comme c’était rassurant de voir des gens marcher, j’allais pouvoir demander mon chemin à quelqu’un. Curieusement tout était sec, plus aucune trace de l’averse, il y avait même un soleil brûlant, il faisait chaud, très chaud, trop, j’ai enlevé mon manteau et mon pull et me suis retrouvé en t-shirt. Je suis timide, j’ai laissé passer quelques jolies filles en baissant les yeux et j’attendu qu’une vieille dame avec un air sympathiques s’approche de moi. « Excusez-moi madame, pourriez vous me dire où se trouve la rue Gaspard ? » Elle m’a regardé avec un grand sourire et m’a parlé dans une langue inconnue et l’air désolé a poursuivi son chemin. Vieille folle ! J’ai hélé la première personne à porté mais j’ai hérité du même sourire dans la même langue inconnue. J’ai lancé des interrogations géographiques de passant en passant, mais le dénouement était toujours le même, je devais être dans un quartier colonisé. J’étais dans une panique que seul mon stress égalait.

Plus loin il devait bien y avoir un quelque part qui m’aiguillerait sur la route ordinaire de ma vie, un bout de routine pendu à un panneau signalétique, un phare qui pointerait de son aura la bonne direction, il fallait que je me repère d’une manière où d’une autre. Pas une boussole, je ne saurais même pas à quel point cardinal me fier, mais un plan, tout simplement un plan, un abribus avec un plan. J’ai continué à marcher à la recherche d’une carte de la ville, mais impossible d’en dénicher une, j’ai continué à interroger les gens sur mon chemin en vain et au bout d’un moment, épuisé, je me suis laissé porter par la ville, mes jambes ont empruntées naturellement les rues en pente et mon corps est descendu petit à petit sans lutter. Je me suis retrouvé sur une plage et là j’ai été en proie à une terrible crise d’angoisse. Dans ma ville, la mer n’a jamais eu lieu.

Je suis devenu hystérique, j’ai hurlé, j’ai pleuré, je me suis effondré. Les gens ont fuit autour de moi, je leur faisait peur. Je me suis retrouvé seul. J’étais allongé dans le sable, le soir commençait à tomber, la lumière était douce, je me suis calmé. J’ai regardé devant moi, il y avait la mer, de la mer étalée partout, c’était paisible. Je me suis allumé une cigarette et j’ai fumé en regardant l’horizon. Lentement j’ai arrêté de penser à mon truc à finir, lentement j’ai commencé à profiter de l’instant, lentement je me suis laissé faire, laissé faire par l’horizon.


B+
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Publié dans Bavardage

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B
C'est vrai que j'adorerais te lire, <br /> comme au bon vieux temps,<br /> un pieds dans le ravin, l'autre au coin du feu...<br /> <br /> On était cons, on aimait ça, j'aimais tes mots.
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B
salut mon balth,<br /> rodolf m'a conseillé de lire ce texte. C'est vrai, c'est beau.<br /> Je continue à écrire des textes, je te ferais passer ça un jour. Portes toi bien. A+ Oliv BG
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A
Moi qui, par ma désorganisation pathologique, ai continuellement, mais parfois encore plus, un truc à finir, trop souvent pour demain, et encore plus souvent pour l'avant-veille, je n'arrive pas à savoir si j'aimerais que ça se passe comme ça… ça fait envie, cette errance loin des idiotes contraintes concrète, ça fait envie, de finir en par se laisser faire par l'horizon… mais alors il ne faut plus jamais quitter la plage !
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