Je vais vous parler d’une fille, chapitre 4.
Elle marchait vers moi, elle semblait chercher quelque chose sous ses pas. Elle, la maîtresse aux mille amants éplorés, la voyageuse de piano, celle qui avait conduit mon errance en ces lieux improbables. Elle marchait vers moi et lorsqu’elle me vît, à ma plus grande surprise elle ne pris pas la fuite mais poussa un long soupir de soulagement.
- Ha Astor vous voilà ! Qu’est-ce que vous faites, ça fait une heure que je vous cherche partout ?
Etrangement, elle me confondait avec quelqu’un d’autre, ce n’était pourtant pas la première fois que nous échangions un regard. J’ai joué le jeu, j’avais peur qu’elle ne prenne la tangente à nouveau, enfin je pouvais profiter de sa pleine beauté au plus près de ses yeux.
- Mais Astor ? Vous n’avez pas votre bandonéon avec vous !
- Je… Heu… Non, effectivement, haha suis-je bête où donc avais-je la tête quand…
- Ce n’est pas possible Astor, courrez vite le chercher, nous sommes attendu !
- Oui bien sur, je file, je cours, je vole !
Mais filer, courir, voler dans quelle direction ? Je suis resté bêtement planté devant elle jusqu'à ce que d’agacement elle pointe une direction en hurlant : « Allez ! ». J’ai suivi son doigt qui menaçait le chemin le plus à gauche et j’ai couru. J’ai couru aussi vite que je pouvais, il n’était pas question de la décevoir, maintenant que nous étions aux prémices du dialogue je ne devais plus perdre une syllabe. Cinq cent mètre plus loin, j’étais devant une grande maison. Sans perdre une minute j’ai franchi la porte et me suis retrouvé dans un long couloir. Je l’ai arpenté un moment sans en venir à bout, tous les deux mètres de chaque côté il y avait une porte, des dizaines de portes, peut-être des centaines, le couloir était sans fin. Pris de panique j’en ai franchi une au hasard. J’ai déboulé dans une pièce sombre dont on ne distinguait pas les angles, une bougie faisait trembler une lumière sur une chaise dans un coin, je me suis approché, le bandonéon était négligemment posé dessus. La chance était de mon côté, c’était un bon présage, j’allais pouvoir définitivement attirer l’attention de ma beauté fugueuse, c’était évident le ciel s’en était mêlé, l’entretenir de mes sentiments n’était plus qu’un détail. Mais je réalisais en empoignant le bandonéon qu’elle attendait peut-être du véritable Astor qu’il l’accompagne lors d’un récital et bien évidemment je n’étais pas capable d’en extraire une mélodie, à la limite si ça avait été une guitare, j’aurais pu faire illusion, j’entends par là que j’aurais su dans quelle sens la tenir, mais un bandonéon ! Il fallait que je retrouve Astor et qu’il reprenne sa place avant qu’elle ne comprenne qu’un imposteur avait essayé de l’abuser. J’étais perdu et si Astor était lui-même perdu quelque part derrière une des mille portes du couloir je n'étais pas près de ranimer mon pouvoir de séduction. J’allais ressortir discrètement et faire mine de ne pas avoir mis la main sur l’instrument lorsqu’elle est entrée dans la pièce. Elle s’est approché de moi souriante, m'a fait un signe de la tête et s'est dirigée vers la pénombre. Aussitôt la pièce entière s'est éclairée.
Une nuée d’applaudissement m'a secoué d’un spasme de terreur, nous étions sur une scène devant des centaines de spectateur, hélas il n’y avait pas l’ombre d’un piano pour s’échapper. Elle m'a refait un signe de tête et a commençé à chanter.
Quiero emborrachar mi corazon
para olvidar un loco amor …
Elle s'est tue, s'est tournée vers moi et m'a lancé un regard insistant.
Quiero emborrachar mi corazon
para olvidar un loco amor …
C’était le regard de trop, de la colère montait sur son front, il fallait que j’admette publiquement la supercherie. En essayant de reposer le bandonéon il a échappé un soupir en note grave. Soulagée, elle s'est remise à chanter et comme par magie, mes doigts ont manipulé les touches comme si je connaissais le morceau par cœur.
Quiero emborrachar mi corazon
para olvidar un loco amor …
que mas que amor es un sufrir...
Y aqui vengo para eso,
a borrar antiguos besos
en los besos de otras bocas.
Si su amor fue flor de un dia,
por que causa es siempre mia
esta cruel preocupacion.
Quiero, por los dos, mi copa alzar
para olvidar mi obstinacion,
y mas la vuelvo a recordar.
Nostalgias : de escuchar su risa loca
y sentir junto a mi boca
como un fuego su respiracion...
Angustias
de sentirme abandonado
y sentir que otro a su lado
pronto, pronto le hablara de amor... *
Tout le public s’est levé d’un coup et des couples se sont formés au hasard. C’était incroyable, tandis que je m’étonnais de mon âme argentine subite, tandis que la voix de la belle tremblait les murs d’émotions, toute la salle dansait le tango. Je jouais, je jouais pour elle, je jouais à la perfection une musique inconnue sur un instrument improbable, j’étais magnifique, elle ne pouvait pas ne pas s’en apercevoir.
(à suivre…)
B+
*Je veux soûler mon cœur,
Pour éteindre un amour fou
Qui plus qu’amour est une douleur ;
Je viens ici pour ça,
Pour effacer de vieux baisers
Sous les baisers d’une autre bouche…
Si son amour a été la fleur d’un jour
Pourquoi est-ce que je souffre encore
De ce tourment cruel ?
Je veux lever mon verre pour nous deux,
Pour oublier mon obsession ;
Mais elle revient encore et toujours.
Nostalgies : écouter son rire fou,
Et sentir tout contre ma bouche,
Comme un feu, sa respiration ;
Et l’angoisse : me sentir abandonné,
Et penser qu’un autre, près d’elle,
Vite, très vite, lui parlera d’amour. (...)
Texte d'Enrique Cadicamo sur une musique de Juan Carlos Cobian.
Traduction d’Henri Deluy.
- Ha Astor vous voilà ! Qu’est-ce que vous faites, ça fait une heure que je vous cherche partout ?
Etrangement, elle me confondait avec quelqu’un d’autre, ce n’était pourtant pas la première fois que nous échangions un regard. J’ai joué le jeu, j’avais peur qu’elle ne prenne la tangente à nouveau, enfin je pouvais profiter de sa pleine beauté au plus près de ses yeux.
- Mais Astor ? Vous n’avez pas votre bandonéon avec vous !
- Je… Heu… Non, effectivement, haha suis-je bête où donc avais-je la tête quand…
- Ce n’est pas possible Astor, courrez vite le chercher, nous sommes attendu !
- Oui bien sur, je file, je cours, je vole !
Mais filer, courir, voler dans quelle direction ? Je suis resté bêtement planté devant elle jusqu'à ce que d’agacement elle pointe une direction en hurlant : « Allez ! ». J’ai suivi son doigt qui menaçait le chemin le plus à gauche et j’ai couru. J’ai couru aussi vite que je pouvais, il n’était pas question de la décevoir, maintenant que nous étions aux prémices du dialogue je ne devais plus perdre une syllabe. Cinq cent mètre plus loin, j’étais devant une grande maison. Sans perdre une minute j’ai franchi la porte et me suis retrouvé dans un long couloir. Je l’ai arpenté un moment sans en venir à bout, tous les deux mètres de chaque côté il y avait une porte, des dizaines de portes, peut-être des centaines, le couloir était sans fin. Pris de panique j’en ai franchi une au hasard. J’ai déboulé dans une pièce sombre dont on ne distinguait pas les angles, une bougie faisait trembler une lumière sur une chaise dans un coin, je me suis approché, le bandonéon était négligemment posé dessus. La chance était de mon côté, c’était un bon présage, j’allais pouvoir définitivement attirer l’attention de ma beauté fugueuse, c’était évident le ciel s’en était mêlé, l’entretenir de mes sentiments n’était plus qu’un détail. Mais je réalisais en empoignant le bandonéon qu’elle attendait peut-être du véritable Astor qu’il l’accompagne lors d’un récital et bien évidemment je n’étais pas capable d’en extraire une mélodie, à la limite si ça avait été une guitare, j’aurais pu faire illusion, j’entends par là que j’aurais su dans quelle sens la tenir, mais un bandonéon ! Il fallait que je retrouve Astor et qu’il reprenne sa place avant qu’elle ne comprenne qu’un imposteur avait essayé de l’abuser. J’étais perdu et si Astor était lui-même perdu quelque part derrière une des mille portes du couloir je n'étais pas près de ranimer mon pouvoir de séduction. J’allais ressortir discrètement et faire mine de ne pas avoir mis la main sur l’instrument lorsqu’elle est entrée dans la pièce. Elle s’est approché de moi souriante, m'a fait un signe de la tête et s'est dirigée vers la pénombre. Aussitôt la pièce entière s'est éclairée.
Une nuée d’applaudissement m'a secoué d’un spasme de terreur, nous étions sur une scène devant des centaines de spectateur, hélas il n’y avait pas l’ombre d’un piano pour s’échapper. Elle m'a refait un signe de tête et a commençé à chanter.
Quiero emborrachar mi corazon
para olvidar un loco amor …
Elle s'est tue, s'est tournée vers moi et m'a lancé un regard insistant.
Quiero emborrachar mi corazon
para olvidar un loco amor …
C’était le regard de trop, de la colère montait sur son front, il fallait que j’admette publiquement la supercherie. En essayant de reposer le bandonéon il a échappé un soupir en note grave. Soulagée, elle s'est remise à chanter et comme par magie, mes doigts ont manipulé les touches comme si je connaissais le morceau par cœur.
Quiero emborrachar mi corazon
para olvidar un loco amor …
que mas que amor es un sufrir...
Y aqui vengo para eso,
a borrar antiguos besos
en los besos de otras bocas.
Si su amor fue flor de un dia,
por que causa es siempre mia
esta cruel preocupacion.
Quiero, por los dos, mi copa alzar
para olvidar mi obstinacion,
y mas la vuelvo a recordar.
Nostalgias : de escuchar su risa loca
y sentir junto a mi boca
como un fuego su respiracion...
Angustias
de sentirme abandonado
y sentir que otro a su lado
pronto, pronto le hablara de amor... *
Tout le public s’est levé d’un coup et des couples se sont formés au hasard. C’était incroyable, tandis que je m’étonnais de mon âme argentine subite, tandis que la voix de la belle tremblait les murs d’émotions, toute la salle dansait le tango. Je jouais, je jouais pour elle, je jouais à la perfection une musique inconnue sur un instrument improbable, j’étais magnifique, elle ne pouvait pas ne pas s’en apercevoir.
Nous avons joué pendant deux heures, à la fin du récital, nous étions sous une avalanche de fleurs et son sourire grimpait mon cœur jusqu’au ciel. J’étais le plus heureux des hommes, moi qui ne me soupçonnais aucun talent, j’étais en un tournemain devenu un bandonéoniste virtuose, si on m’avait dit plus tôt qu’il suffisait d’être amoureux pour devenir musicien, j’en aurais maîtrisé des instruments ! C’est alors que m’est venu l’idée saugrenue de songer à une chanson et allez savoir pourquoi, moi qui avait commencé l’aventure avec Maurice Ravel, c’est « Whole lotta love » de Led Zeppelin qui s’est incrusté dans ma tête et a peine mes pensées traversées, je commençais à le jouer. « Whole lotta love » au bandonéon ce n’était pas forcément très judicieux comme arrangement, si peu adéquat d’ailleurs que l’assemblée a été prise d’une terreur quasi instantanée. Je ne pouvais pas m’arrêter, mes doigts étaient condamnés à appuyer chaque mesure jusqu’à la fin du morceau. Ca hurlait, ça criait, ça courraient dans tous les sens en cherchant la sortie, ça se bousculait sur la porte, les plus impatients sautaient par les fenêtres, c’était l’émeute. Le passage orgasmique du morceau était certes une abomination au bandonéon mais de là à pousser les gens à se piétiner, ils y allaient un peu fort. J’étais au bord d’en rire jusqu'à ce que j‘entrevois le visage de ma chanteuse.
Au dernier claquement de porte elle m’a claqué une gifle monumentale.
Au dernier claquement de porte elle m’a claqué une gifle monumentale.
(à suivre…)
B+
*Je veux soûler mon cœur,
Pour éteindre un amour fou
Qui plus qu’amour est une douleur ;
Je viens ici pour ça,
Pour effacer de vieux baisers
Sous les baisers d’une autre bouche…
Si son amour a été la fleur d’un jour
Pourquoi est-ce que je souffre encore
De ce tourment cruel ?
Je veux lever mon verre pour nous deux,
Pour oublier mon obsession ;
Mais elle revient encore et toujours.
Nostalgies : écouter son rire fou,
Et sentir tout contre ma bouche,
Comme un feu, sa respiration ;
Et l’angoisse : me sentir abandonné,
Et penser qu’un autre, près d’elle,
Vite, très vite, lui parlera d’amour. (...)
Texte d'Enrique Cadicamo sur une musique de Juan Carlos Cobian.
Traduction d’Henri Deluy.
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