Avant de démarrer, histoire d’être parfaitement objectif, je me dois d’admettre, en relisant mes premiers textes de chansons, que rien ne me prédestinait à devenir le nouveau Gainsbourg, d’ailleurs l’histoire l’a prouvé, je ne suis pas le nouveau Gainsbourg, même pas le nouveau Guy Béart ! Oui je sais, ça fout un sacré coup aux illusions ce fouet de réalité soudain !
A l’époque, jamais je n’aurais pensé que la chanson ferait à ce point parti de ma vie, parce qu’avant de chanter, je dessinais, je dessinais beaucoup, tout le temps, partout, mais dés que j’ai commencé à écrire plus sérieusement, vers l’âge de 19 ou 20 ans, j’ai petit à petit cessé de dessiner. Peut-être qu’écrire me permettait de mieux m’exprimer, peut-être je me suis lassé de mes propres images, peut-être j’ai perdu confiance, sans doute je n’avais pas assez travaillé mon dessin pour avoir un sentiment de liberté total avec les perspectives et la lumière, peu importe. Aujourd’hui je me sens plus à l’aise avec les mots, mais il m’arrive encore de sortir des pinceaux et de barbouiller des feuilles avec plus ou moins de bonheur.
Allez, c’est parti ! Une petite pièce dans le jukebox à remonter le temps et nous voilà quelque part le premier trimestre de l’année scolaire 1989/90 au lycée de Notre Dame de Bellegarde de Neuville sur Saône. Je suis à l’internat pour la deuxième année consécutive (l’internat n’était pas obligatoire pour suivre sa scolarité dans l’établissement, c’était un plus pour les élèves qui habitaient loin, ou pour mes parents qui pensaient qu’un cadre d’étude stricte permettrait à leur fils de mieux se concentrer sur ses études !), je suis en seconde, j’ai 16 ans et présentement, je suis dans la chambre de Thomas (pension de luxe on avait des chambres individuelles !) Il a un texte manuscrit sur ses genoux et gratte quelques accords sur sa guitare sèche. Je suis à côté de lui, je cherche un semblant de mélodie en fredonnant, le magnétophone à cassette est sur la table… Ok ? C’est bon ? J’appuie sur « rec », ça joue !
Avoir 80 ans à 16 ans
The Bellegardian’s Angels.
« Bellegarde mon amour » 1989.
Texte : Balthazar Chapuis. Musique : Thomas Louichon.
J’ai troqué mon blue jean contre un pantalon velours
J’ai cassé avec Karine fini les histoires d’amour
J’ai laissé mon coca contre une tasse de chicoré
Contre une bonne pipe en bois mes cigarettes sur la table laissées
Ma Vespa au garage vive la bicyclette
Non ce n’est pas l’âge ne me croyez pas bête
Refrain :
Il n’y a rien de mieux
Que d’avoir 80 ans à 16 ans
Être un petit vieux
En demeurant toujours un enfant
Les lunettes de soleil ça donne du genre
Moi je les préfère vieilles avec des verres transparents
Se faire pousser la barbe et la faire blanchir
Avoir l’air d’un vieil arbre plein de branche à saisir
Bas les chiottes modernes un bon pot de chambre
Fini le visage terne il faut rester tendre
Refrain
La pop music contre Georges Brassens
Compter les tiques sur mon pauvre chien
Attendre le dernier Tom Cruise vaut pas un feuilleton télé
Patauger dans la bouse de la nature rester près
Prendre très tôt la retraite laisser d’avance son école
Ça évite les jours traitres et de prendre des heures de colles
Refrain
C’est fini la zone le bitume de la cité
Moi ma couche d’ozone à la campagne elle est
Non je ne regrette pas de m’être fait virer
De Bellegarde ce jour là maintenant je vis une vie vraie
Au moins je n’ai pas d’affreux rhumatismes
Puisque comme toi j’ai 16 ans aujourd’hui !
Refrain
C’est goûtu non ? Je ne vais pas me moquer. Si j’avais devant moi cet adolescent de 16 ans en train de me jouer sa chanson, mon premier réflexe serait sans doute « mon pauvre petit comme tout cela est niais ! », si j’étais enseignant dans le lycée où la chose à été commise, je ramènerais l’enregistrement en salle des profs et je me gausserais grassement avec mes collègues sur les vocalise de l’élève B+ ! Mais ce serait une erreur. D’une part parce qu’il est évident que cette « œuvre » n’a jamais eu pour vocation d’entrer au panthéon de la chanson française, d’autre part parce qu’il est préférable d’encourager la création, quelle qu’elle soit (sauf si on a affaire à du contenu douteux et encore, on tenterai d’excuser la jeunesse de l’auteur et son manque de repère, etc…), quelle que soit sa qualité, plutôt que de la tuer dans l’œuf. Bon je ne suis pas un grand pédagogue, mais je crois que j’aurais saisi l’humour subtile de la chose, peut être pas à sa juste valeur, mais si je me croisais aujourd’hui à 16 ans, je dirais simplement : « c’est bien continue ».
Oui nous avons continué. « Avoir 80 ans à 16 ans » n’était d’ailleurs pas notre premier coup d’essaie. C’était un joyeux défouloir, j’écrivais l’après midi pendant les heures de permanence (ces heures entre deux cours où l’on est sensé avancer dans nos devoir, réviser, toussa toussa…) et on se retrouvait le soir pendant le temps libre avant l’étude pour enregistrer ma prose toute fraiche avec ou sans guitare, en tapant dans nos mains ou en mimant un rythme à la bouche ! La thématique était toujours la même : les profs où les surveillant, nos vies de martyres de l’éducation nationale. Notre proie favorite de l’époque était Hervé Lassablière, le surveillant général qu’on surnommait à juste titre : « le barbu » ! La chambre de Thomas était recouverte de fausses affiches de cinéma que j’avais dessiné à l’effigie de notre barbu préféré « les griffes du couloir » et ses nombreuses suite, ainsi qu’une multitude de planches de bande dessinées narrant ses aventures rocambolesque à Notre Dame de Bellegarde ! C’était mignonnement subversif à y repenser, d’autant que j’ai appris plus tard, qu’entre midi et deux le barbu faisait visiter la chambre de Thomas au directeur ou à des profs et ils se tapaient sur le ventre joyeusement devant ces caricatures ! Une fois il m’a même commandé en personne une bande dessinée sur lui !!! Alors on chantait. Sur l’air de « Hey Jude » des Beatles on chantait gaiement « hey barbu fiche moi la paix ! ». Sur l’air de « Yesterday » monsieur Jabouley le prof d’économie : « Jabouley, tes cours ratés nous font bien marrer… » Ou encore le surveillant de l’internat qui devait s’appeler monsieur Gascard, qu’on surnommait « Cassegniard » sur un air de « Gaston » de Nino Ferrer, etc…
Au bout d’un moment nous avions une cassette pleine, j’avais dessiné une pochette à notre effigie et tout le monde dans l’internat se passait sous le manteau l’album « Bellegarde mon amour » des « Bellegardians’ Angels » ! Je ne sais pas si une des poches du manteau a été troué et si le top des charts du moment a atterri sur la platine du barbu, si c’est le cas, j’aurais aimé l’entendre rire !
On avait des journées bien remplies ! Tellement remplies que mon carnet de notes dégringolait au fur et à mesure que notre œuvre s’amplifiait ! Dégringolait si bien que mes parents m’ont retiré de l’internat. Ironie du sort, ils m’avaient mis en pension pour que je me mette à travailler et ils m’en ont retiré pour que je me mette à travailler ! Mes parents sont donc les seuls responsables de la fin de la carrière des « Bellegardians’ Angels », puisse l’histoire de la musique leur pardonner un jour !
Thomas n’était pas dans ma classe et à la fin de l’année scolaire il a changé d’établissement. On s’est revu une fois, un an après à Lyon, je voulais le présenter à mes nouveaux amis, ceux avec qui j’ai poursuivi l’aventure musicale, ils étaient tout excités de rencontrer le mythe fondateur ! (Ont-ils été déçus ?) Puis plus de nouvelles. Peut-être qu’un jour il retrouvera dans son grenier une de ces affiches où le barbu, pull rayé, chapeau et gant griffu à la Freddy Krueger, réduit en charpie quelques cancres dans les couloirs de l’internat de Notre Dame de Bellegarde…
01/ Avoir 80 ans à 16 ans
Pour m’excuser de ne pas m’être livré à une analyse poussée de ces premiers vers acnéiques (notez quand même que faire rimer Tom Cruise avec bouse témoignait d’une audace certaine !) je vous offre en supplément spécial ma version 2009 de cette merveille afin que vous puissiez en apprécier la savoureuse mélodie printanière ! Et je suis certain que vous me remercierez de l’avoir amputé de la moitié de ses couplets !
La suite lundi 23 novembre…
B+
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